Adam et Eve

Méditation

Dans ce poème, Hugo évoque à la fois la splendeur du jardin qui nous fut donné et qui nous reste offert, et la condition de l’homme qui est sorti du jardin.

 

Et la face des eaux, et le front des montagnes,

Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts

S’iront rajeunissant, le fleuve des campagnes

Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.

 

Mais, moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,

Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,

Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,

Sans que rien manque au monde immense et radieux !

 

Hugo, Les feuilles d’automne, « Soleils couchants », 1831

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Dans ce poème Baudelaire évoque les paysages que la femme et sa sensualité font naître en lui : des souvenirs du paradis un jour partagé.

 

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,

Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,

Je vois se dérouler des rivages heureux

Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;

 

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;

Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,

Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.

 

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « Parfum exotique », 1857

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Dans son conte philosophique Candide, Voltaire raconte les aventures de son héros éponyme Candide. Au cours de ses voyages à travers le monde, Candide découvre le royaume de l’Eldorado, sorte de paradis terrestre. En voici la description : certes, on y retrouve « l’eau de rose », la « canne à sucre », le « girofle » et la » cannelle » dons de la nature), mais l’imagination humaine y a ajouté le luxe (« tissu de duvet de colibri », places «pavées » de « pierreries ». L’idée reste la même : abondance, vertu et autarcie.

 

Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de Sa Majesté, au milieu de deux files chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L’usage, dit le grand officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. » Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les fontaines d’eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées d’une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d’instruments de mathématique et de physique.

 

Voltaire, Candide, chapitre 18, 1759

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Paul Eluard, comme tous les poètes surréalistes, voue un véritable culte à la femme dont le destin est si intimement lié au sien. Ce poème en est un exemple.

 

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,

Un rond de danse et de douceur,

Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,

Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu

C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.

 

Feuilles de jour et mousse de rosée,

Roseaux du vent, sourires parfumés,

Ailes couvrant le monde de lumière,

Bateaux chargés du ciel et de la mer,

Chasseurs des bruits et sources des couleurs,

 

Parfums éclos d’une couvée d’aurores

Qui gît toujours sur la paille des astres,

Comme le jour dépend de l’innocence

Le monde entier dépend de tes yeux purs

Et tout mon sang coule dans leur regard.

 

Eluard, Capitale de la douleur, 1926

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Milton, Paradis perdu (1658)

 

Le délicieux paradis, maintenant plus près, couronne de son vert enclos, comme d'un boulevard champêtre, le sommet aplati d'une solitude escarpée... Sur sa cime, croissent à une insurmontable hauteur les plus hautes futaies de cèdres, de pins, de sapins, de palmiers ; et comme leurs rangs superposent ombrages sur ombrages, ils forment un théâtre de forêts de l'aspect le plus majestueux. Cependant, plus haut encore que leurs cimes, montait la muraille verdoyante du paradis : elle ouvrait à notre premier père une vaste perspective sur les contrées environnantes de son vaste empire.
Et plus haut que cette muraille, qui s'étendait circulairement au-dessous de lui, apparaissait un cercle des arbres les meilleurs et chargés des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dorés formaient un riche émail de couleurs mêlées ; le soleil y imprimait ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir, ou dans l'arc humide lorsque Dieu arrose la terre.
Tel était ce charmant paysage.

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Césarée Pavese, Métier de vivre

 

On a tant parlé, tant écrit, tant donné l’alarme sur notre vie, sur notre monde, sur notre culture, que voir le soleil, les nuages, que sortir dans la rue et trouver de l’herbe, des cailloux, des chiens, émeut comme une grande grâce, comme un don de Dieu, comme un rêve. Mais un rêve réel, qui dure, qui est là.