Melkisedek

Méditation

Dans cet article de l’Encyclopédie, le philosophe Damilaville évoque la paix grâce à une métaphore médicale. Une société en bonne santé est une société en paix. La paix apporte la « vigueur », « l’ordre », la richesse et le « bonheur ».

Hobbes a prétendu que les hommes étaient sans cesse dans un état de guerre de tous contre tous ; le sentiment de ce philosophe atrabilaire ne paraît pas mieux fondé que s'il eût dit que l'état de la douleur et de la maladie est naturel à l'homme. Ainsi que les corps physiques, les corps politiques sont sujets à des révolutions cruelles et dangereuses ; quoique ces infirmités soient des suites nécessaires de la faiblesse humaine, elles ne peuvent être appelées un état naturel. La guerre est un fruit de la dépravation des hommes ; c'est une maladie convulsive et violente du corps politique ; il n'est en santé, c'est-à-dire dans son état naturel, que lorsqu'il jouit de la paix ; c'est elle qui donne de la vigueur aux empires ; elle maintient l'ordre parmi les citoyens ; elle laisse aux lois la force qui leur est nécessaire ; elle favorise la population, l'agriculture et le commerce ; en un mot, elle procure au peuple le bonheur qui est le but de toute société. La guerre, au contraire, dépeuple les États ; elle y fait régner le désordre ; les lois sont forcées de se taire à la vue de la licence qu'elle introduit ; elle rend incertaines la liberté et la propriété des citoyens ; elle trouble et fait négliger le commerce ; les terres deviennent incultes et abandonnées. Jamais les triomphes les plus éclatants ne peuvent dédommager une nation de la perte d'une multitude de ses membres que la guerre sacrifie. Ses victimes mêmes lui font des plaies profondes que la paix seule peut guérir.

 

Damilaville, article « Paix » de l’Encyclopédie, 1751

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Ce poème de l’anglais William Ernest Henley était le poème préféré de Nelson Mandela, qu’il récitait en prison. Ce poème qui prône la maîtrise de soi est à l’image de la vie de Mandela. Après 27 ans de captivité dus à sa lutte contre l’aparthead , il devient président d’Afrique du sud en 1993. Il lutte pour la paix civile et la réconciliation. Il reçoit le prix Nobel de la paix en 1994.

Dans les ténèbres qui m’enserrent,
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
Pour mon âme invincible et fière.

Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Meurtri par cette existence,
Je suis debout bien que blessé.

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Je ne sais ce que me réserve le sort,
Mais je suis et je resterai sans peur.

Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.

William Ernest Henley, 1875

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Dans ce conte philosophique, Voltaire raconte les aventures d’un géant, Micromégas (il mesure plus d’un kilomètre), sur terre. Il est étonné de la grande intelligence de si petits êtres ; mais un philosophe atténue son enthousiasme en lui racontant les horreurs et les absurdités que commettent les hommes pendant les guerres. Quel bonheur qu’un roi qui installe la paix !

Savez-vous bien, par exemple, qu’à l’heure que je vous parle, il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d’un turban, ou qui sont massacrés par eux, et que, presque par toute la terre, c’est ainsi qu’on en use de temps immémorial ? » Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs animaux. « Il s’agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue grand comme votre talon. Ce n’est pas qu’aucun de ces millions d’hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ce tas de boue. Il ne s’agit que de savoir s’il appartiendra à un certain homme qu’on nomme Sultan, ou à un autre qu’on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni l’un ni l’autre n’a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s’agit ; et presque aucun de ces animaux qui s’égorgent mutuellement n’a jamais vu l’animal pour lequel ils s’égorgent.

Voltaire, Micromégas, 1752

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W. Shakespeare, Henry V

LE DUC DE BOURGOGNE :
- Qu'on ne me tienne pas rigueur si je demande en cette royale assistance quel obstacle, quel empêchement s'oppose à ce que la Paix, nue, pauvre et déchirée, chère source des arts, de l'abondance, des joyeuses naissances, vienne en ce plus beau jardin du monde qu'est notre France fertile, montrer son visage adorable ! Hélas, voici trop longtemps qu'elle est chassée de France et que toutes ses récoltes amoncelées pourrissent par leur propre fertilité. Sa vigne, joyeux réconfort du cœur, faute d'être émondée, périt; ses haies régulièrement taillées, lancent comme des prisonniers hérissés de cheveux fous, des brins désordonnés; en ses jachères l'ivraie, la ciguë et la luxuriante fumeterre enfoncent leurs racines, tandis que rouille le soc qui devrait extirper toute cette sauvagerie; le pré lisse qu'embaumaient naguère le coucou tavelé, la pimprenelle, le trèfle vert, délaissé par la faux, indiscipliné, fécondé par la paresse, n'engendre plus rien que de haïssables patiences, des chardons brutaux, des berces et des bardanes, perdant à la fois charme et utilité; et de même que nos vignes, nos jachères, nos haies, nos prés, infidèles à leur nature, retournent à l'état inculte, de même aussi nos maisons, nos personnes et nos enfants oublient, ou n'apprennent pas, faute de temps, les connaissances qui devraient orner notre pays; ils poussent en sauvages, comme les soldats qui ne font que ruminer des pensées de sang : ce sont jurons, airs farouches, habits en désordre, et tout ce qui semble offenser la nature. C'est pour nous redonner notre ancien visage que vous êtes réunis, et mon discours implore qu'on me dise quel obstacle empêche la gente Paix de bannir pareils maux pour nous rendre ses vertus bénies de jadis.