Le cep et les Sarments

Méditation

Dans le roman L’homme qui rit, Hugo raconte les aventures de Gwinplaine, défiguré enfant par des bandits. Il fait la connaissance de Déa, aveugle. Leur amour est total.

 

Deux exclusions s'admettaient. Deux lacunes se combinaient pour se compléter. Ils se tenaient par ce qui leur manquait. Car l'un était pauvre, l'autre était riche. Le malheur de l'un faisait le trésor de l'autre. Si Dea n'eût pas été aveugle, eût-elle choisi Gwynplaine ? Si Gwynplaine n'eût pas été défiguré, eût-il préféré Dea ? Elle probablement n'eût pas plus voulu du difforme que lui de l'infirme. Quel bonheur pour Dea que Gwynplaine fût hideux ! Quelle chance pour Gwynplaine que Dea fût aveugle ! En dehors de leur appareillement providentiel, ils étaient impossibles. Un prodigieux besoin l'un de l'autre était au fond de leur amour. Gwynplaine sauvait Dea, Dea sauvait Gwynplaine. Rencontre de misères produisant l'adhérence. Embrassement d'engloutis dans le gouffre. Rien de plus étroit, rien de plus désespéré, rien de plus exquis.

Gwynplaine avait une pensée :

-Que serai-je sans elle !

Dea avait une pensée :

-Que serai-je sans lui !

Hugo, L’homme qui rit, 1869

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Issue de la réflexion de Pascal dans les Pensées, cette définition de l’homme nous le fait découvrir comme le mélange inouï du divin et de la glaise.

 

Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers.

 

Pascal, Pensées, fragment 122 (extrait), 1670

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Dans cette fable, La Fontaine montre la difficulté de s’associer avec ceux qui sont différents de nous. Le pot de terre, animé de bonnes intentions, brise sans le vouloir celui qui lui ressemble et dont il ignore la fragilité.

 

LE POT DE TERRE ET LE POT DE FER 

Le Pot de fer proposa
Au Pot de terre un voyage.
Celui-ci s'en excusa,
Disant qu'il ferait que sage
De garder le coin du feu ;
Car il lui fallait si peu,
Si peu, que la moindre chose
De son débris serait cause.
Il n'en reviendrait morceau.
Pour vous, dit-il, dont la peau
Est plus dure que la mienne,
Je ne vois rien qui vous tienne.
Nous vous mettrons à couvert,
Repartit le Pot de fer.
Si quelque matière dure
Vous menace d'aventure,
Entre deux je passerai,
Et du coup vous sauverai.
Cette offre le persuade.
Pot de fer son camarade
Se met droit à ses côtés.
Mes gens s'en vont à trois pieds,
Clopin-clopant comme ils peuvent,
L'un contre l'autre jetés,
Au moindre hoquet qu'ils trouvent.
Le pot de terre en souffre ; il n'eut pas fait cent pas
Que par son Compagnon il fut mis en éclats,
           Sans qu'il eût lieu de se plaindre .
Ne nous associons qu'avec nos égaux ;
           Ou bien il nous faudra craindre
           Le destin d'un de ces Pots .

 

 

La Fontaine, Fables, V, 2, 1668