Cham découvre les limites de son père Noé - Extrait

Walter VOGELS

Nouvelle Revue Théologique 109 – N°4 1987

Ce qui se trouve dans le texte

On peut étudier le texte biblique d'une autre manière, notamment par l'approche synchronique, en le prenant tel qu'il est, sans y rien couper. Le texte, tel que le rédacteur final l'a composé, tel qu'il fut lu durant des siècles, doit avoir un sens. Une opposition nette s'établit entre Cham qui voit, et Sem et Japhet qui ne voient pas. Bien des auteurs, depuis longtemps, ont ainsi considéré le crime de Cham comme son « voir », sans plus. Mais comme ils lient la nudité au sexuel, ils concluent que Cham aurait manqué gravement de pudeur et ajoutent que ce comportement n'était pas du tout acceptable chez les Hébreux croyants. Selon une autre hypothèse, on ne regarde pas les parties génitales de quelqu'un pour ne pas jeter de mauvais sort sur les pouvoirs procréatifs de cet homme. L'action de Cham serait ainsi, après tout, une forme cachée de castration. La variété des explications montre qu'il vaut la peine de réexaminer le texte. Comme il est souvent question de nudité, nous commencerons par étudier cette notion ; nous analyserons ensuite les versets concernés et conclurons en situant la péricope dans l'ensemble de la préhistoire de Genèse 1-11.

 

  1. Les notions de « nudité » et de « nu »

La nudité et le nu, surtout dans notre société, évoquent facilement un rapport avec la sexualité ; rien de surprenant donc si un grand nombre des hypothèses précédentes cherchent le crime dans le domaine de la sexualité ; il s'indique donc d'étudier d'abord cette notion. Le texte parle en effet trois fois de ^rwah : nudité (v. 22, 23 [deux fois]). A cette notion de nudité se rattache l'adjectif ^arom : nu. Notons d'abord que ces deux mots n'apparaissent pas très souvent dans l'Écriture.

— Le terme 'erwah : nudité

En dehors du passage étudié, le mot est repris fréquemment dans un contexte bien précis, notamment dans les lois qui parlent des relations sexuelles (Lv 18 et 20). Il arrive que le mot apparaisse deux fois dans le même verset. La formule répétée comme un refrain est celle-ci : « Tu ne découvriras pas la nudité de... ». Ces versets ne laissent aucun doute, il y est question de relations hétéro- ou homosexuelles. Deux autres textes juridiques parlent des mesures à prendre pour que les prêtres ne montrent pas leur nudité, apparemment leurs parties génitales, au moment de leur service cultuel dans le temple (Ex 20,26 ; 28,42). Il n'y a là rien de sexuel, mais plutôt le respect dû aux fonctionnaires cultuels. Le mot 'ervuah apparaît plusieurs fois chez le prophète Ezéchiel. Le lien entre Ezéchiel et le Lévitique est connu ; rien d'étonnant alors de trouver chez le prophète le même usage que dans les lois lévitiques. Le prophète accuse Israël de ses péchés : « Chez toi, on découvre la nudité de son père... » (Ez 22,10 = Lv 18,7). Le prophète compare Israël infidèle à une prostituée et il parle de la nudité en décrivant les relations entre Israël et ses amants (Ez 76,36 ; 23,18). Mais la nudité prend un sens plus large dans d'autres textes ; elle représente la pauvreté d'Israël. Il en est ainsi dans les chapitres où le prophète parle de l'histoire d'Israël. « Tu te développas, tu grandis et tu parvins à l'âge nubile. Tes seins s'affermirent, ta chevelure devint abondante. Mais tu étais toute nue. Alors je passai près de toi et je te vis... J'étendis sur toi le pan de mon manteau et je couvris ta nudité ('erwah): je m'engageai par serment, je fis une alliance avec toi...» (Ez 16,7-8). Le texte poursuit, décrit la richesse des vêtements que Dieu donne à son peuple (Ez 16,9ss) et conclut : « Tu fus renommée parmi les nations pour ta beauté, car elle était parfaite, grâce à ma splendeur dont je t'avais revêtue » (Ez 16,14). Dans ce texte, la nudité n'a pas de lien avec la sexualité, mais décrit l'état de pauvreté que Dieu est venu combler par ses dons. Et à l'inverse, à cause de ses infidélités Israël sera mis à nu, soit par ses ennemis (Ez 23,10.29), soit par Dieu lui-même : « Je vais les rassembler d'alentour contre toi, je vais découvrir ta nudité devant eux, pour qu'ils voient ta nudité » (Ez 16,37). Dans les autres textes où le mot 'erwah apparaît, il fait référence à déshonneur, pauvreté, misère, humiliation. « Tous ceux qui l'honoraient la méprisent : ils ont vu sa nudité » (Lm 1,8) ; « De même le roi d'Assur emmènera les captifs de l'Egypte et les déportés de Kush, jeunes et vieux, nus et déchaussés et fesses découvertes — nudité de l'Egypte » (Is 20,4 ; cf. Os 2,11). Le mot apparaît parfois en parallèle avec « honte » (1 S 20,30 ; Is 47,3). Dans deux textes on ne peut même plus traduire "eriaah par nudité, mais il faut le rendre par honte, dégoût : « Lorsqu'un homme prend une femme et l'épouse, puis, trouvant en elle quelque chose qui lui fait honte... » (Dt 24,1; cf. 23,15). Il reste un passage fort éclairant. Joseph dit à ses frères qui ne le reconnaissent pas : « Vous êtes des espions. C'est pour reconnaître la "erwah du pays que vous êtes venus » (Gn 42,9.12). Les espions voient la « nudité » du pays, ce qui signifie les points faibles du pays : « C'est pour reconnaître les points faibles du pays. » Le terme 'erivah, nudité, peut donc avoir une connotation sexuelle dans un nombre de cas très explicites et limités, où ce sens ressort clairement de la phrase. Mais plus fréquemment la nudité signifie pauvreté, faiblesse, humiliation, perte de dignité.

 

— L'adjectif c’rom : nu

L'usage en est assez limité et nulle part il n'a une connotation sexuelle. Il s'agit toujours de pauvreté, de faiblesse, d'humiliation. C'est l'état de l'homme tel qu'il est au moment de la naissance et de la mort : « Nu, je suis sorti du sein maternel, nu, j'y retournerai » (Jb 1,21 ; cf. Qo 5,14). Le pauvre est nu : « Si tu vois quelqu'un nu, tu le couvriras » (Is 58,7 ; cf. Jb 22,6 ; 24,7.10). Être mis à nu est le châtiment de la femme infidèle : « sinon, je la déshabillerai toute nue et la mettrai comme au jour de sa naissance » (Os 2,5). L'homme doit s'enfuir nu durant la guerre, il doit tout abandonner : « le plus brave d'entre les vaillants s'enfuira tout nu » (Am 2,16). Se mettre à nu peut servir de rite de deuil : « Pour cela, je vais mener le deuil et me lamenter, je vais aller déchaussé et nu » (Mi 1,8), ou comme une action symbolique prophétique chez Isaïe : « II lui avait dit : 'Va, dénoue le sac que tu as sur les reins et ôte les sandales que tu as aux pieds'. Celui-ci l'avait fait et se promenait tout nu et déchaussé » (Is 20,2-4) ou l'extase de Saùl qui se joint ainsi au groupe des prophètes : « Lui aussi il se dépouilla de ses vêtements, lui aussi il fut pris de délire devant Samuel, puis il s'écroula nu et resta ainsi tout ce jour et toute la nuit. D'où le dicton : Saùl est-il aussi parmi les prophètes ?» (7 S 19,24). Il reste un usage intéressant : « Devant Lui, le Shéol est à nu, et le gouffre à découvert » (Jb 26,6). Dieu voit le shéol, il le connaît parfaitement. L'adjectif ^arom n'a donc jamais une connotation sexuelle. Le mot '-ervoah peut l'avoir si le contexte est explicite ; ailleurs il ne l'a pas. Nudité et nu sont d'abord liés à la pauvreté, aux limites de quelqu'un, à sa faiblesse, à son humiliation. Voyons maintenant la portée de cette nudité dans le récit de Noé.

 

  1. L'analyse de Gn 9,20-27 La structure du passage est assez claire.

-a v. 20-21 L'enivrement de Noé
-b v. 22 Le comportement de Cham vis-à-vis de son père
-c v. 23 Le comportement contraire de Sem et Japhet
-a ' v. 24 La prise de conscience de Noé et sa réaction
-b' v. 25 La malédiction de Canaan
-c ' v. 26-27 La bénédiction de Sem et de Japhet

La péricope se divise ainsi en deux sections. La première décrit comment Noé perd conscience et comment les trois fils se comportent vis-à-vis de leur père pendant son ivresse (a - b - c). Dans la deuxième partie, Noé reprend conscience et réagit (a' - b' - c'). Le but de cette étude est de découvrir le crime de Cham ; l'analyse se concentrera ainsi avant tout sur la première partie de la péricope.

 

  • L'enivrement de Noé : v. 20-21

De Noé, qui était cultivateur, on nous rapporte qu' «  il planta une vigne », « il en but le vin » et « il s'enivra ». Surpris d'un tel comportement de Noé, le juste, certains auteurs tentent de l'excuser. Comme il se mit le premier à cultiver la vigne, il ne connaissait pas encore les effets du vin. Le texte ne porte aucun jugement moral sur Noé ; l'enivrement n'est d'ailleurs pas regardé comme un péché dans le monde sémitique. Le texte poursuit : « wayyitgal à l'intérieur de sa tente. » La forme hitpael du verbe glh a normalement une signification réflexive ; le sens serait alors : « il se dénuda à l'intérieur de sa tente » (ainsi par exemple la Bf), traduction préférable à celles qui optent pour : « il se trouva nu à l'intérieur de sa tente » (comme la TOB). Le texte affirme ainsi que Noé se dénuda lui-même. Le même verbe glh revient dans le refrain : « Tu ne découvriras pas la nudité de... » (Lv 18; 20; Ez 22,10), où l'expression a une connotation sexuelle, mais avec une structure différente: quelqu'un dénude un autre, et le verbe comporte un objet: «la nudité». La même expression peut avoir le sens d'humilier quelqu'un (Is 47,3). En certains cas, quelqu'un « dévoile lui-même sa propre nudité » : « Elle dévoila son tempérament de prostituée, elle dévoila sa nudité... » (Ez 23,18). Même si, dans ce cas, on repère peut-être encore une nuance de sexualité, le texte souligne avant tout que Jérusalem montre sa vraie nature, ce qu'elle est, comment elle ne se respecte plus elle-même. Au prêtre aussi il est demandé de ne pas dévoiler sa nudité par respect pour le culte (Ez 20,26). Ezéchiel dit même que Dieu dévoilera la nudité de Jérusalem (Ez 16,37). Sûrement Dieu n'a pas de relations sexuelles avec Jérusalem. Dans le cas de Noé, le verbe « dévoiler » reste seul, sans l'objet : « la nudité », et Noé agit lui-même : « il se dénuda. » Ce n'est donc pas une action sexuelle. On a avancé que le vin stimule le désir sexuel et que Noé se dénuda en vue d'autre chose. Le texte, tel qu'il se lit, ne suggère nullement une telle interprétation. On a dit aussi que Noé manquait de pudeur, et l'on tente de nouveau d'excuser Noé, le juste, en soulignant qu'il se trouvait dans la discrétion de sa propre tente. Récemment on a attiré l'attention sur l'orthographe du mot ^hlh, généralement traduit par « sa tente » (his tent) et on l'a pris comme variante de la forme plus normale qui serait ^hlw. Un auteur vient de suggérer que le h serait une abréviation du nom de Yahweh. Noé se serait ainsi dénudé non pas dans « sa tente », mais dans la « tente de Yahweh »; toute la scène s'y serait déroulée; d'où sa gravité, surtout si l'on tient compte de la discrétion demandée aux prêtres dans le temple (Ex 20,26 ; 28,42). Mais cette interprétation est difficile à accepter ; l'histoire de Noé fait partie de la préhistoire (Gn 1-11), où il n'est pas encore question d'une tente de Yahweh. Le verbe glh signifie révéler, montrer. La forme réflexive signifie révéler quelque chose de soi-même, se montrer tel qu'on est, d'où se dénuder. Un autre exemple est assez significatif ; « Le sot n'aime pas à réfléchir, mais à étaler son sentiment » (Pr 18,2) : le sot révèle ce qu'il est. Noé s'est enivré, a perdu le contrôle de lui-même. Ce n'est pas très joli de voir un être humain dans un tel état ; il fait pitié, ne se montre plus pleinement homme. Dans cet état, Noé s'est dénudé. « A toi aussi passera la coupe : tu te soûleras et montreras ta nudité » (Lm 4,21; cf. Hh 2,15). La nudité indique avant tout pauvreté, faiblesse, humiliation. L'image du dénuement s'avère ainsi tout à fait appropriée pour souligner que même Noé, le juste, a aussi ses limites, ses faiblesses et offre un spectacle bien humiliant.

 

  • Le comportement de Cham : v. 22

Deux verbes décrivent la démarche de Cham, père de Canaan : comportement négatif, puisqu'il entraîne la malédiction de Noé. Le texte affirme d'abord que « Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père ». Certains auteurs — nous l'avons signalé plus haut — prétendent que l'expression « la nudité » implique plus qu'un simple voir et désigne une action sexuelle. Ils se basent sur un seul verset biblique (Lv 20,17), où « voir la nudité » est mis en parallèle avec « découvrir la nudité ». Par ailleurs, dans tous les autres cas, l'expression « voir la nudité de quelqu'un » ne comporte aucune connotation sexuelle. Il s'agit de voir la pauvreté, la honte, l'humiliation de cet être. Quelqu'un est mis à nu, humilié à la vue des autres. Il en est ainsi pour l'humiliation de Babylone : « Que soit découverte ta nudité, que soit vue ta honte » (Is 47,3) ; ou de l'humiliation d'Israël : « Je vais découvrir ta nudité devant eux, pour qu'ils voient ta nudité » (Ez 16,37 ; cf. Ez 16,7-8; Os 2,11-12; Lm 1,8). Un autre texte est révélateur. Joseph accuse ses frères d'être des espions venus « pour voir la nudité (les points faibles) du pays » (Gn 42,9A2) : Par conséquent, rien dans la phrase où Cham « vit la nudité de son père» ne laisse soupçonner une action sexuelle. En plus, il n'y a rien de choquant en soi à voir la nudité de quelqu'un, ni à voir un homme nu ; la Bible ne le condamne nulle part. Mais, si la nudité représente la faiblesse, la pauvreté, il devient alors humiliant d'être vu dans un tel état, comme les textes cités le soulignent. Notre texte dit tout simplement que Cham « vit la nudité de son père ». Noé, dans un état humiliant, montre ses faiblesses et ses limites et Cham découvre son père dans un tel état. Tout laisse soupçonner qu'il l'a vu par hasard. Normalement un fils se fait une idée très élevée de son père ; il voit en lui un exemple à suivre. Le jeune veut construire sa vie en vue de recevoir l'approbation de son père. Or, précisément, il s'agit ici du « plus jeune fils » (v. 24) : le fait ne manque peut-être pas d'importance. Mais il vient un moment dans la vie où chaque fils découvre que son père est humain, qu'il a ses faiblesses. Cette expérience, Cham l'a faite le jour où il a trouvé son père ivre dans sa tente. Ce jour-là, Cham a « découvert » les limites de son père, Noé, le juste. Si l'histoire s'était arrêtée ici, Cham n'eût mérité aucun reproche. Noé n'avait qu'à supporter les conséquences de ses actes. Chacun tôt ou tard dans sa vie découvre les limites de ses parents. Mais le texte poursuit : « et il en informa ses deux frères au-dehors ». Voilà l'erreur de Cham. La littérature sapientielle parle souvent des excès de la langue ; on est souvent plus porté à révéler aux autres les faiblesses de quelqu'un que ses qualités. Cham, qui avait découvert les limites de son père, aurait pu couvrir sa nudité et garder cette découverte pour soi. Il a choisi au contraire de « dénuder », de « découvrir » son père davantage en « révélant » à ses frères dans quel état il se trouvait.

 

  • Le comportement de Sem et Japhet : v. 23

Une autre série de verbes décrit le comportement de Sem et de Japhet, contraire à celui de leur frère Cham ; la bénédiction qui en résulte (v. 26-27) montre qu'il était digne d'éloges. « Mais Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent tous deux sur leurs épaules et, marchant à reculons, couvrirent (ksh) la nudité de leur père. » Le texte dit : « le manteau », avec l'article, mais ne précise pas de quel manteau il s'agit. On a voulu y voir le manteau de Noé, ce qui suppose que Cham a dû le sortir. Mais le texte n'en dit rien. Serait-ce le manteau de Sem ou celui de Japhet, ce vêtement que l'homme porte et dans lequel il se couche ? La loi prévoyait que, si le pauvre devait donner ce manteau en gage, il fallait le lui restituer au crépuscule. « Si tu prends en gage le manteau de quelqu'un, tu le lui restitueras au crépuscule. C'est tout ce qu'il a pour se couvrir (ksh) : c'est le manteau dont il enveloppe son corps, dans lequel il peut se coucher » (Ex 22,25-26 ; cf. Dt 24,12-13 ; Am 2,8). Les deux frères l'ont compris, leur père, dans toute sa pauvreté, dans son humiliation, ressemble au pauvre qui a besoin du manteau pour se couvrir (ksh). Le texte dit : « Ils couvrirent (ksh) la nudité ^erwahj de leur père .» Cette formule se retrouve chez le prophète Ezéchiel, quand il décrit le début des relations entre Israël et Yahweh. « Tu te développas, tu grandis... Mais tu étais toute nue. Alors je passai près de toi et je te vis. C'était ton temps, le temps des amours. J'étendis sur toi le pan de mon manteau et je couvris ta nudité ; je m'engageai par serment, je fis une alliance avec toi » (Ez 16,7-8). Yahweh s'est penché sur la pauvreté d'Israël (cf. Os 2,11). Un autre texte est éclairant. Isaïe décrit en quoi consiste le vrai jeûne : « Ne savez-vous pas quel est le jeûne qui me plaît ? Oracle du Seigneur Yahweh : rompre les chaînes injustes, délier les liens du joug ; renvoyer libres les opprimés, briser tous les jougs ; partager ton pain avec l'affamé, héberger les pauvres sans abri, couvrir (ksh) celui que tu vois (r^h nu ^arom) » (Is 58,6-7). On y retrouve les mêmes termes que dans le texte de Noé concernant la nudité : « voir — nu — couvrir ». Le verset poursuit : « leurs visages étaient tournés en arrière et ils ne virent pas la nudité de leur père », contrairement à Cham qui avait vu cette nudité. Ce « voir » semble jouer un rôle particulier dans toute l'histoire de Noé : Dieu « voit » la méchanceté de l'homme (Gn 6,5) et il « voit » aussi la justice de Noé (Gn 7, l-35). Le comportement des deux frères, Sem et Japhet, est à l'opposé de celui de Cham. Cham a découvert les limites de son père en le voyant dans son état humiliant. De la tente, il est sorti vers le dehors pour divulguer à ses frères la pauvreté de leur père. Il vient de dénuder son père encore davantage. Sem et Japhet font exactement le contraire. Du dehors, ils vont à l'intérieur de la tente, et le texte souligne avec quelle délicatesse. Ils marchent à reculons et ils couvrent la pauvreté de leur père. Ils savent que leur père a ses limites, qu'il n'est pas parfait, mais ils n'en prennent pas plaisir, ils le « couvrirent », ils ne « virent » donc pas la nudité de leur père. Ils comprennent, ils excusent, ils n'en tiennent pas compte36. Fait intéressant à noter, le même verbe « couvrir » (ksh) est utilisé dans le contexte où Dieu couvre les péchés de l'homme : « Tu as enlevé la faute de ton peuple, tu as couvert (ksh) tout son péché » (Ps 85,3). En somme le texte parle des relations entre père et fils. « Honore ton père et ta mère » (Ex 20, 12 ; cf. Si 3, 1-16 ; Pr 30,17). Il est d'ailleurs assez remarquable que les termes « père » (v. 22 [deux fois], v. 23 [deux fois]) et « fils » (v. 24) sont utilisés nombre de fois. Ne pas honorer son père quand il est ivre est plus grave encore (Is 51,17-18).

 

a'. La prise de conscience de Noé : v. 24

Lorsque Noé se réveilla de son vin et sut « ce que lui avait fait son fils le plus jeune... » : le verbe yd' a une signification plus profonde que simplement savoir. Noé a pris conscience de ce qui s'est passé. Il ressent profondément en lui que la relation père-fils a changé. Le texte parle d'un « faire » de Cham et l'on en a conclu que Cham a dû faire plus que voir. Mais le « faire » de Cham se situe au niveau de la parole : il a averti ses frères de sa découverte. On sait assez qu'en hébreu le mot dabar signifie en même temps parole et chose. Parler, c'est faire. Ce que Cham a fait est de divulguer les limites de Noé et de cette façon, il l'a dénudé davantage, tandis que Sem et Japhet l'ont couvert.

 

b'. La malédiction de Canaan : v. 25w

 

c'. La bénédiction de Sem et faphet : v. 26-27

L'agir de Cham, de Sem et de Japhet, compris de cette manière, est assez sérieux pour justifier d'une part la malédiction et d'autre pan les bénédictions.

 

 

3. Le passage dans le contexte de la préhistoire

L'interprétation proposée pour la péricope ne lie pas la nudité à la sexualité ; mais elle y voit un signe de pauvreté, d'humiliation. Il n'est donc pas question de castration, de relations homo- ou hétérosexuelles. On ne parle même pas de la pudeur en rapport avec la sexualité. Le texte parle de l'expérience d'un fils qui découvre les limites de son père. Une telle interprétation, qu'on pourrait appeler plutôt symbolique, cadre bien avec le sens de toute la préhistoire (Gn 1-11), dont la portée symbolique n'est plus à prouver. Dans cette préhistoire, un autre récit, celui du paradis (Gn 2-3), parle également de la nudité et peut confirmer l'interprétation proposée. Après la description de la création de l'homme et de la femme, le texte dit : « Or tous deux étaient nus ^arummim), l'homme et sa femme, et ils n'avaient pas honte l'un devant l'autre » (2,25). On a fréquemment interprété ce verset dans le sens de la sexualité et de la pudeur, surtout si on le relie au précédent, où il est question de l'union de l'homme et de la femme (2,24). J'ai montré dans une étude antérieure que 2,25 constitue le début d'un nouveau micro-récit, qui trouve sa conclusion dans 3,7. L'homme et la femme sont nus. L'adjectif « nu », comme on l'a vu antérieurement, a toujours la signification de pauvreté. L'homme et la femme réalisent leurs limites. Ils ne sont pas Dieu (2,8-17) et le fait d'être homme ou femme constitue une autre limite ; on n'est que la moitié de l'être humain (2,18-24). Celui-ci est limité mais, dit le texte, il était heureux, content avec ses limites. Il s'acceptait, tel qu'il était, il n'en avait pas honte. La situation change avec le péché : déçus de leurs limites, ils veulent les cacher l'un devant l'autre. « Alors leurs yeux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nus : ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes » (3,7). Avant, ils savaient bien qu'ils étaient nus, mais ils s'acceptaient ; maintenant, ils réalisent profondément leur pauvreté. Le texte utilise le verbe yd', « ils connurent », et le même terme sert pour Noé, qui lui aussi réalise péniblement ce qui s'est passé. Ensuite l'être humain se cache et à Dieu qui le recherche il répond : « J'ai entendu ton pas dans le jardin, j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché » (3,10). Alors qu'il vient de s'« habiller», il se reconnaît encore « nu » en présence de Dieu. Tout ceci montre bien que la nudité ne concerne en rien le sexuel, mais signifie la pauvreté, les limites. En présence d'un autre, l'être humain se sent limité, mais il éprouve encore davantage ce sentiment en présence de Dieu. En mangeant du fruit de l'arbre, l'homme devient profondément conscient de ses limites : « Et qui t'a appris que tu étais nu ? Tu as donc mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger ! » (J, 11). Le texte donne ensuite la liste des souffrances humaines. L'être humain se trouve ainsi enfermé dans toutes ses limites, qu'il a voulu dépasser et dont il prend maintenant péniblement conscience après que sa tentative d'y échapper ait échoué. Se cacher de Dieu, il en est incapable, malgré tous ses efforts. L'être humain peut s'habiller, voiler (couvrir) ses déficiences devant un autre humain mais pas devant Dieu, qui seul peut couvrir sa profonde nudité : « Yahweh Dieu fit à l'homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit » (3,21). L'homme se dresse maintenant vêtu devant Dieu : ses limites, réelles, sont toujours là, mais elles sont couvertes. La peur qu'il avait ressentie devant Dieu au début (3,10) peut faire place à la confiance.

L'histoire du premier couple, Adam et Eve, utilise donc l'image de la nudité pour parler des limites et comment elles affectent les relations homme-femme, époux-épouse.

Le déluge marque la fin d'un monde et le début d'un monde nouveau. Le premier monde commence avec Adam et Eve, le nouveau avec Noé et sa famille. Le parallèle entre Adam et Noé ressort clairement des textes. L'être humain (-Waw) est tiré de la terre (^adamah) (2,7) ; il doit la travailler (2,5), mais elle est maudite et résiste à son travail : « Maudit soit le sol à cause de toi ! A force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. Il produira pour toi épines et chardons... » (J, 17-18). De Noé, le cultivateur ^ishha ^adamah) (9,'10), le texte dit : « Celui-ci nous apportera, dans notre travail et le labeur de nos mains, une consolation tirée du sol que Yahweh a maudit » (5,29) et, de fait, il « commença de planter la vigne » (9,20). Le nouveau monde est plein de promesses. Dans les deux mondes apparaît le thème de la nudité, des limites humaines. Adam et Eve se couvrent et Dieu les couvre. Noé, perdant le contrôle de lui-même, se dénude mais il est couvert par d'autres humains. Ce que Dieu avait fait pour Adam et Eve, Sem et Japhet le font pour leur père. Les deux textes parlent ainsi des deux types les plus importants de relations humaines : le premier, des relations homme-femme, le deuxième, des relations parent-enfant. Ces relations se vivent et se développent dans la conscience des limites de l'être humain. Il faut réaliser ses propres limites et celles des autres ; on peut ensuite les accepter, les comprendre, les respecter, les couvrir, les excuser, ou au contraire les étaler, les divulguer, les ridiculiser.