Quelques commentaires de Joseph Ratzinger

Joseph Ratzinger « Jésus de Nazareth » : Chapitre 8 § 2 

 

Au premier abord, le miracle de Cana semble sortir un peu du cadre des autres signes accomplis par Jésus. Quel peut être le sens de ce signe où Jésus crée pour une fête privée une profusion de vin, environ 520 litres ? Il nous faut regarder de plus près pour découvrir qu'il ne s'agit nullement d'un luxe privé, mais de quelque chose de bien plus grand. Tout d'abord, la datation est importante. « Trois jours plus tard, il y avait un mariage à Cana en Galilée » (2, 1). On ne voit pas très bien à quelle date antérieure se rattache la mention du troisième jour. Il est d'autant plus évident que l'évangéliste attache de l'importance à cette indication chronologique symbolique qu'il nous livre, par elle, comme une clé qui permettra de comprendre l'événement.

 

Dans l'Ancien Testament, le troisième jour est le jour de la théophanie, comme par exemple dans le récit central de la rencontre entre Dieu et Israël au mont Sinaï : « Le troisième jour, dès le matin, il y eut des coups de tonnerre, des éclairs... le Seigneur y était descendu dans le feu » (Ex 19, 16-18). En même temps, on y entend une anticipation de la théophanie définitive et décisive de l'histoire : la Résurrection du Christ le troisième jour, par laquelle les premières rencontres avec Dieu se transforment en irruption définitive de Dieu sur terre. La terre est définitivement déchirée et englobée dans la vie propre de Dieu. On nous suggère donc ici qu'il s'agit d'une première manifestation de Dieu dans la continuité des événements vétérotestamentaires qui recèlent tous le caractère d'une promesse et qui tendent dès lors vers leur accomplissement. Les exégètes ont fait le décompte des jours qui ont précédé les jours de la désignation des disciples dans l'Évangile de Jean. Il en résulte que ce « troisième jour » serait en même temps le sixième ou le septième jour depuis le début des désignations. En tant que septième jour, il serait en quelque sorte le jour de la fête de Dieu pour l'humanité, l'anticipation du sabbat définitif dont il est question dans la prophétie d'Isaïe citée plus haut.

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Un autre élément fondamental du récit est lié à cette datation. Jésus dit à Marie que son « heure » n'est pas encore venue. Cela signifie dans un premier temps qu'il n'agit pas et ne décide pas selon sa propre volonté, mais toujours en harmonie avec la volonté du Père, toujours à partir du dessein du Père. L’« heure » indique plus précisément sa «glorification», qui réunit en un tout la Croix et la Résurrection, ainsi que sa présence universelle par la parole et le Sacrement. L'heure de Jésus, l'heure de sa « gloire », commence au moment de la Croix, et c'est là son lieu historique. Au moment où les agneaux de Pâques sont sacrifiés, Jésus verse son sang en tant qu'Agneau véritable. Son heure vient de Dieu, mais elle est très précisément ancrée dans le contexte de l'histoire, liée à une date liturgique, et elle est ainsi justement le début de la nouvelle liturgie en « esprit et vérité ». Si à cet instant Jésus évoque son heure devant Marie, il lie ainsi le moment présent au mystère de la Croix en tant qu'il est le moment de sa glorification. Cette heure n'est pas encore venue, et il fallait que ce soit tout d'abord précisé. Et pourtant, Jésus a le pouvoir d'anticiper cette « heure » par un signe mystérieux. Le miracle de Cana se caractérise ainsi comme une anticipation de l'heure ; il est donc intrinsèquement lié à celle-ci.

 

Comment pourrions-nous oublier que ce mystère émouvant de l'heure anticipée existe encore et toujours ? À la demande de sa mère, Jésus anticipe symboliquement son heure tout en renvoyant à celle-ci. La même chose se produit toujours à nouveau dans l'Eucharistie. Exauçant la prière de l'Eglise, le Seigneur anticipe en elle son retour ; il vient déjà maintenant ; il fête déjà ses noces avec nous en nous tirant en quelque sorte hors de notre temps, en avant, vers cette « heure ».

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Ainsi nous commençons à comprendre le miracle de Cana. Le signe de Dieu est l'abondance. Nous le voyons lors de la multiplication des pains, nous ne cessons de le voir, mais nous le voyons surtout au centre de l'histoire du salut. Nous le voyons dans le fait qu'il se prodigue lui-même pour la pauvre créature qu'est l'homme. Cette abondance, c'est sa « gloire ». L'abondance de Cana est par conséquent un signe indiquant que la fête de Dieu avec l'humanité, le don de lui-même aux hommes, a commencé. Le cadre de l'événement, des noces, devient ainsi une image qui indique au-delà d'elle-même l'heure messianique. L'heure des noces de Dieu avec son peuple a commencé dans la venue de Jésus. La promesse eschatologique entre dans le moment présent.

 

Ici, l'histoire de Cana rejoint le récit de Marc au sujet de la question que les disciples de Jean et les pharisiens posent à Jésus : pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas ? Et Jésus de leur répondre : les invités à la noce peuvent-ils jeûner pendant que l'époux est avec eux ? (cf. Mc 2, 18-20). Jésus se présente lui-même comme « l'époux » des noces promises de Dieu avec son peuple. Ainsi, il fait entrer mystérieusement sa propre existence et lui-même dans le mystère de Dieu. En lui, Dieu et l'homme s'unissent de façon inattendue, en lui adviennent les « noces », mais Jésus le signale dans sa réponse, les noces passeront par la Croix, par « l'enlèvement » de l'époux.

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Il nous faudra encore méditer deux aspects du récit de Cana si nous voulons sonder un peu plus sa profondeur christologique : la façon dont Jésus se révèle lui-même, et sa « gloire » que nous rencontrons alors. L'eau qui sert aux ablutions rituelles se transforme en vin, elle devient le signe et le dispensateur de la joie nuptiale. Par-là, se manifeste quelque chose de la réalisation de la Loi qui s'accomplit dans la personne et dans l'agir de Jésus.

 

La Loi n'est pas niée, elle n'est pas écartée, mais son attente intrinsèque se parachève. L'ablution rituelle reste en fin de compte un rituel ; elle reste un geste d'espérance. Elle reste « de l'eau », de même que l'action tout individuelle de l'homme reste « de l'eau » devant le Seigneur. Finalement, l'ablution rituelle n'est jamais suffisante pour rendre l'homme « capable » de Dieu, pour le rendre vraiment « pur » pour Dieu. L'eau devient du vin. Les efforts des hommes rencontrent dès lors le don de Dieu qui se donne lui-même en créant la fête de la joie, que seules peuvent fonder la présence de Dieu et la présence du don qu'il fait de lui-même.

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La recherche en histoire des religions évoque volontiers, comme pendant préchrétien de l'histoire de Cana, le mythe de Dionysos, du dieu qui aurait découvert la vigne et qui passe également pour avoir transformé de l'eau en vin, un événement mythique qui a été célébré de façon liturgique. Le grand théologien juif Philon d'Alexandrie (vers 13 av. J.-C. à environ 45/50 ap. J.-C.) a réinterprété cette histoire en la démythologisant. Le vrai dispensateur du vin, dit-il, est le Logos divin. C'est lui qui nous dispense la joie, la douceur et l'allégresse du vin véritable. Par la suite cependant, Philon rattache sa théologie du Logos dans la perspective de l'histoire du salut à Melchisédech qui offrit du pain et du vin. En Melchisédech, c'est le Logos qui agit et qui nous offre les présents essentiels à l'humanité. Le Logos apparaît donc comme le prêtre d'une liturgie cosmique.

 

Il est plus que douteux que Jean ait eu à l'esprit ce genre d'éléments. Mais comme Jésus, dans l'interprétation de sa mission, renvoie au Psaume 110 [109] où apparaît le sacerdoce de Melchisédech (cf. Me 12, 35-37) ; comme la Lettre aux Hébreux, qui est théologiquement proche de l'Evangile de Jean, développe explicitement la théologie de Melchisédech ; comme Jean présente Jésus comme le Logos de Dieu et Dieu lui-même ; comme, pour finir, le Seigneur a donné le pain et le vin comme les supports de la Nouvelle Alliance, il n'est certes pas interdit de penser dans de tels contextes et de voir transparaître dans l'histoire de Cana le mystère du Logos et de sa liturgie cosmique, dans laquelle le mythe de Dionysos est complètement transformé tout en étant conduit à sa vérité cachée.