Le lien des Rameaux avec l’Ancien Testament
 

René Guyon

 

L’épisode commence quand Jésus approche de Jérusalem et dit à deux de ses disciples : « Rendez-vous au village qui est en face de vous ; et aussitôt vous trouverez, à l'attache, une ânesse avec son ânon près d'elle ; détachez-la et amenez-les-moi. » (Matthieu 21,5)

Matthieu 21,5 (contrairement aux autres évangiles) assume dans son récit l’incohérence apparente d’écrire que Jésus entre dans Jérusalem assis à la fois sur une ânesse et sur un ânon, en citant explicitement mais partiellement et approximativement Zacharie 9,9-12 : Exulte avec force, fille de Sion ! Crie de joie, fille de Jérusalem ! Voici que ton roi vient à toi : il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne et sur un ânon, le petit des ânesses.

Malheureusement, il n’y a pratiquement aucune bible qui suit Zacharie dans l’incohérence apparente de ce texte, où il est pourtant bien écrit ’al-chamor ve’al-’aiyr', sur un âne et sur un ânon ! Ni la B.J., i.e. la Bible de Jérusalem (un âne, un ânon alors qu’elle met le « et » dans sa traduction de l’évangile de Matthieu !) ni la TOB (un âne, un ânon tout jeune), ni Segond (sur un âne, sur un âne), ni la Bible du Rabbinat (sur un âne, le petit de l’ânesse), ni même Chouraqui (un âne ou un ânon)) Il n’y a que le chanoine Crampon, il y a un siècle, qui a osé : monté sur un âne, et sur un poulain, petit d'une ânesse !

De toute façon, le lecteur attentif comprend que Matthieu a voulu rapporter l’entrée de Jésus à Jérusalem à l’arrivée du Roi de Sion annoncée par le prophète Zacharie.

Mais il ne faut jamais s’arrêter dès qu’on trouve quelque chose d’intéressant dans un texte ; il faut toujours lire la suite. Celle de la prophétie de Zacharie vaut la peine : Quant à toi (fille de Sion), à cause de l'alliance conclue dans le sang, je renverrai tes captifs de la citerne où il n'y a pas d'eau. Revenez vers la place forte, captifs de l'espoir.

Cette prophétie parle d’une citerne où il n’y a pas d’eau et à ce propos la B.J. met en note : une citerne sert de geôle, c’est le symbole de Babylone… Peut-être ! Mais c’est aussi – et surtout – la même expression, avec le même mot hébreu (bor), qu’en Genèse 37,24, dans l’histoire de Joseph et de ses frères qui veulent le faire périr : ils le jetèrent dans la citerne ; cette citerne était vide, sans eau (trad. Rabbinat).

Cette phrase de Zacharie nous mène donc à Juda, le 4e fils de Jacob, celui qui a suggéré à ses frères de vendre Joseph plutôt que de le laisser mourir dans la citerne et donc, en quelque sorte, de le « renvoyer de la citerne où il n’y a pas d’eau ».

Et, comme par hasard, en cherchant s’il n’y a pas d’autres ânesse et ânon dans la Bible, de préférence attachés (car aucun détail n’est inutile dans la Bible !) on retrouve le même Juda, 4e fils de Jacob, en Genèse 49.

À la fin de ce livre, juste avant sa mort, Jacob livre son testament à ses fils et les bénit, dans un long discours qui commence et se termine ainsi :

Jacob appela ses fils et dit : « Réunissez-vous, que je vous annonce ce qui vous arrivera à la fin des temps. Rassemblez-vous, écoutez, fils de Jacob, écoutez Israël, votre père » […] Voilà ce que leur dit leur père, quand il les a bénis. Il les bénit, chacun selon sa bénédiction (Genèse 49,1-2.28).

Les paroles de Jacob sont une bénédiction de Patriarche, donc une parole créatrice, une parole qui annonce et qui crée ce qui arrivera.

Or, en bénissant Juda Jacob lui dit (Genèse 49,8-12) : « Juda, toi, tes frères te loueront, ta main est sur la nuque de tes ennemis et les fils de ton père s'inclineront devant toi. Tu es un jeune lion, ô Juda […] Le sceptre ne s'éloignera pas de Juda, ni le bâton de chef d'entre ses pieds, jusqu'à ce que vienne Shiloh à qui les peuples obéiront. Il attache à la vigne son âne, au cep le petit de son ânesse, etc. »

On note :

- que Juda est annoncé comme étant la souche de la lignée royale au sein du peuple hébreu. D’ailleurs, dans les généalogies de leurs évangiles, Matthieu et Luc feront descendre Jésus de Juda, en ligne directe.

- qu’en plus de l’âne (que Matthieu appelle ânesse !) et de l’ânon attachés qu’on recherchait, la bénédiction pour Juda mentionne la venue d’un certain Shiloh.

Qui est donc ce Shiloh, à côté duquel passent toutes les bibles chrétiennes (et d’autres) ?

Le Shiloh

Ce Shiloh de Genèse 49,10 donne lieu aux interprétations les plus diverses. La B.J. le traduit par tribut ; la TOB par celui (!), Segond et Crampon par le Schilo (ce qui ne nous avance pas vraiment !).

Amis lecteurs, vous pouvez ici interrompre un instant votre lecture pour lire ou relire l’article Jésus porteur de Paix ou d’épée où je traite des racines du mot shiloh, dans lequel la bible du Rabbinat voit le Pacifique (racine shalam, faire la paix), mais où on peut certainement voir aussi l’Envoyé (racine shalach, envoyer et particulièrement, comme dit le dictionnaire Sander et Trenel, envoyer en mission) : c’est donc Jésus pour les chrétiens.

Pour sa part, Jérôme, le Père de l’Église qui a écrit la Vulgate, version latine de la Bible, a traduit par : donec veniat qui mittendus est : jusqu’à ce que vienne celui qui doit être envoyé, ce qui m’a confirmé dans mon intuition ! Malheureusement, la Néo-Vulgate de 1979 traduit par : donec veniat ille cuius est : jusqu’à ce que vienne celui qui est à lui, ce qui n’a plus rien à voir avec le Shilo !

La lecture qu’on peut faire de l’épisode de l’entrée de Jésus à Jérusalem est donc que Jésus accomplit la prophétie de Zacharie – en tant que Roi – et la prophétie sur Juda (et sa lignée) – en tant que Messie – à son arrivée à Jérusalem, et alors se demander s’il n’y a pas un lien entre le Shiloh, l’Envoyé et la piscine de Siloé (hébreu Shiloach) à Jérusalem, où, à la fin des fêtes de Souccot, se déroule la procession de Simrat Torah !

Car c’est ce jour et ce rite-là qui sont évoqués en Jean 7,37 : Le dernier jour de la fête, le grand jour, Jésus, debout, s'écria : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et il boira, celui qui croit en moi ! » selon le mot de l'Écriture : de son sein couleront des fleuves d'eau vive. Il parlait de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui.

Et, immédiatement après la discussion qui s’ensuit, Jésus envoie (c’est le cas de le dire) l’aveugle-né se laver à la piscine de Shiloach, dont Jean précise que son nom signifie Envoyé (9,7)…

garriguesetsentiers.org/article-l-entree-de-jesus-a-jerusalem-71773159.html