Quand la vigne déçoit

 

Joseph Ratzinger, « Jésus de Nazareth » : Chapitre 8 § 2 

 

Si l'histoire de Cana parle du fruit de la vigne et de sa riche symbolique, Jésus reprend chez Jean au chapitre 15, dans le contexte du discours d'adieu, la très ancienne tradition de l'image de la vigne et porte à son accomplissement la vision qu'elle contient. Si nous voulons comprendre ce discours de Jésus, nous devons examiner au moins un des textes vétérotestamentaires traitant de la vigne et méditer brièvement une parabole apparentée des Évangiles synoptiques qui reprend et transforme le texte vétérotestamentaire.

 

En Isaïe 5, 1-7, nous rencontrons un chant de la vigne. Le prophète a dû le chanter dans le contexte de la fête des Tentes, dans une atmosphère joyeuse qui sied à une fête de huit jours (Dt 16, 14). On peut s'imaginer comment, sur les places entre les cabanes de branchages et de feuillages, on a pu réciter et chanter, comment le prophète se joint aussi à la fête en annonçant un chant d'amour, le chant de son bien-aimé et de sa vigne. Tout le monde savait que la « vigne » était l'image représentant une fiancée [cf. Ct 2, 13 ; 4, 7-12 et plusieurs autres passages]. Ils s'attendaient donc à quelque chose de divertissant et conforme à l'atmosphère festive. Et en effet, le chant commence bien. Le bien-aimé avait sur un coteau plantureux une vigne où il installa des plants de choix qu'il cultivait avec beaucoup de soin. Mais l'atmosphère change de manière imprévue. La vigne déçoit, elle ne donne pas de beaux raisins, mais seulement de petits raisins sauvages, durs et immangeables. L'auditoire comprend ce que cela signifie : la fiancée a été infidèle, elle a déçu la confiance et l'espérance, elle a déçu l'amour que le bien-aimé attendait. Comment cette histoire va-t-elle se poursuivre ? Le bien-aimé livre sa vigne à l'abandon et au pillage, il rejette la fiancée dans le déshonneur, dont elle est seule responsable.

 

Maintenant, tout devient clair. La vigne, la fiancée, c'est Israël, ce sont les auditeurs eux-mêmes, auxquels Dieu a montré dans la Torah le chemin de la justice, qu'il a aimés et pour lesquels il a tout fait, et qui ont répondu par une violation du droit et un régime inique. Le chant d'amour se transforme en menace de jugement. Il se termine sur un horizon sombre, avec un regard sur l'abandon d'Israël par Dieu et la disparition de toute promesse. Ici est esquissée une situation qui, lorsqu'elle aura été réalisée, sera décrite au plus profond de la misère dans le Psaume 80 [79] dans la plainte devant Dieu : « La vigne que tu as prise à l'Egypte, tu la replantes en chassant des nations. Tu déblaies le sol devant elle... Pourquoi as-tu percé sa clôture ? Tous les passants y grappillent en chemin » (v. 9-15). Dans le Psaume, la plainte devient une demande : « Visite cette vigne, protège-la... celle qu'a plantée ta main puissante... Seigneur, Dieu de l'univers, fais-nous revenir ; que ton visage s'éclaire, et nous serons sauvés » (v. 15-20).