Une soif humaine et une soif divine.

Carême protestant

Jésus dit : « J’ai soif ».
Depuis six heures il souffre une affreuse torture, et pas une plainte, arrachée par son supplice, n’est sortie de ses lèvres. Maintenant « toutes les brûlures de ses membres se concentrent dans l’atroce flamme qui dévore ses entrailles. »
Le cri d’angoisse qu’il vient de jeter vers Dieu a épuisé ses dernières énergies. Et pourtant il a quelque chose à dire encore. Mais de sa gorge desséchée des sons pourront-ils sortir ? « C’est alors qu’il supplie et dit : J’ai soif ! »

L’évangile de Jean donne une explication de cette plainte. Si Jésus l’exhale, écrit-il, c’est « afin que toute l’Ecriture fût accomplie ». Et, en effet, au psaume 69 où David décrit prophétiquement les souffrances du Messie, nous lisons ces paroles : « Pour apaiser ma soif ils m’abreuvent de vinaigre. »…

Il me semble cependant que la cinquième parole de la Croix nous fait entendre beaucoup plus que l’écho d’une prophétie. La réalité de l’incarnation s’y révèle dans sa plénitude de dépouillement. La Parole a été faite chair, le Fils unique du Père a revêtu notre condition humaine, non pas en apparence, mais pleinement, totalement.
Jésus n’a pas fait semblant d’avoir faim ou soif ou d’être fatigué ou de souffrir. « Il a été semblable à nous en toutes choses », affirme l’épître aux Hébreux.
Sa sainteté ne l’a préservé d’aucune souffrance et son amour a voulu que les souffrances des hommes retentissent dans son cœur et dans sa chair. Lorsque, sur la croix, il s’écrie : « J’ai soif », il éprouve la même torture que ses compagnons de supplice. Sans doute ceux-ci n’avaient-ils pas refusé, comme Jésus, le breuvage enivrant que des femmes de Jérusalem étaient autorisées à offrir aux condamnés, avant même leur mise en croix pour atténuer leurs effroyables douleurs ? Tous ceux qu’on peut appeler les martyrs de la soif, explorateurs ou soldats dans le désert, malades brûlés par la fièvre, peuvent communier à la soif de Jésus, sachant qu’il a enduré tout ce qui les a fait gémir.

Qui de nous n’évoque en ce moment des mourants aux lèvres desséchées, la bouche enflammée, auxquels il s’efforçait, par quelques pauvres gouttes d’eau, d’apporter un peu d’apaisement ?

Et pourtant, quand Jésus dit : « J’ai soif », quelque chose d’immense, me semble-t-il, se fait entrevoir. C’est toute la soif que Dieu a des hommes qui exprime sa fièvre dans ce simple mot. La tragique aventure du salut du monde pécheur, où la Bible nous montre Dieu s’engageant avec toute la force de son amour, aboutit, « lorsque les temps furent accomplis », à l’incarnation, à ce prodigieux abaissement du Fils de Dieu dont saint Paul nous fait contempler le terrestre terme dans l’obéissance de la Croix.
C’est parce que Dieu est amour qu’il a soif de sauver les hommes et le monde qu’Il aime. Quiconque a, dans sa vie, connu ce qu’est le véritable amour, sait que l’amour est une soif et que, parce qu’il est soif, il est nécessairement souffrance. « Pas de souffrance, pas de victoire », disait un jour William Temple. « Mais par la souffrance le chemin conduit à la victoire, et dans la victoire la souffrance est engloutie. »

L’incarnation a été pour Dieu un chemin de souffrance, et cette souffrance, acceptée, voulue par amour, a abouti à ce mot si humble : « J’ai soif », qui porte en lui toute la douloureuse soif de Dieu, ce mot si quelconque après lequel un autre mot va se faire entendre, qui sera un cri de victoire ! Oui, sur la Croix où Jésus va mourir, il mendie quelques gouttes de vinaigre. Et ce sont elles qui lui permettront de crier encore que l’éternel dessein de son Père est accompli et que lui, le Fils, est le vainqueur.

careme-protestant.org/J-ai-soif

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