Dieu riche en miséricorde
 

Jean-Paul II, Note sur Hesed et rah a mim

 

16 Pour définir la miséricorde, les Livres de l'Ancien Testament emploient essentiellement deux expressions ; chacune d'entre elles a une nuance sémantique différente. En tout premier lieu, il y a le terme "hesed", qui indique une profonde attitude de "bonté". Lorsqu'il indique les rapports entre deux hommes, ceux-ci sont non seulement bienveillants l'un envers l'autre, mais en même temps réciproquement fidèles en raison d'un engagement intérieur, et donc aussi en vertu d'une fidélité à l'égard d'eux-mêmes. Si hesed signifie aussi "grâce" ou "amour", c'est précisément sur la base d'une telle fidélité. Le fait que cet engagement ait un caractère non seulement moral, mais quasi juridique, ne change rien. Lorsque, dans l'Ancien Testament, le mot hesed est rapporté au Seigneur, cela arrive toujours en rapport à l'Alliance que Dieu a conclue avec Israël. De la part de Dieu, cette Alliance fut un don et une grâce pour Israël. Cependant, puisque, en cohérence avec l'Alliance conclue, Dieu s'était engagé à la respecter, hesed acquérait, en un certain sens, un contenu légal. L'engagement juridique de la part de Dieu cessait de l'obliger, lorsque Israël enfreignait l'Alliance et n'en respectait pas les conditions. Mais précisément alors, hesed, cessant d'être une obligation juridique, révélait son aspect plus profond : elle se manifestait telle qu'elle était dans son principe, c'est-à-dire comme un amour qui donne, un amour plus puissant que la trahison, une grâce plus forte que le péché.

1611 Cette fidélité à l'égard de la "fille de mon peuple" infidèle (Lm 4,3 Lm 4,6) est, en définitive, de la part de Dieu, fidélité à lui-même ; cela apparaît évident surtout dans le retour fréquent du binôme hesed we'emet (= grâce et fidélité), qu'on pourrait considérer comme une hendiadys (cf par exemple Ex 34,6 2S 2,6 2S 15,20 Ps 25,10 Ps 40,11-12 Ps 85,11 Ps 138,2 (soit respectivement Ps 24 39 84 137)Mi 7,20). "Ce n'est pas à cause de vous que j'agis ainsi, maison d'Israël, mais c'est pour mon saint Nom" (Ex 36,22). Ainsi Israël, accablé de fautes pour avoir enfreint l'Alliance, ne peut prétendre avoir droit à la hesed de Dieu en se fondant sur une justice légale ; et pourtant, il peut et il doit garder l'espoir et la confiance de l'obtenir, parce que le Dieu de l'Alliance est réellement "responsable de son amour". Le fruit d'un tel amour, c'est le pardon et la restauration de la grâce, le rétablissement de l'alliance intérieure.

1612 Le second mot, qui sert dans la terminologie de l'Ancien Testament à définir la miséricorde, est rah a mim. Il a une nuance différente de celui de hesed. Tandis que ce dernier met en évidence ces caractères : être fidèle à soi-même et "être responsable de son amour" (qui sont en un certain sens des caractères masculins), rah a mim, déjà dans sa racine sémantique, dénote l'amour de la mère (rehem = le sein maternel). Du lien très profond et originaire, et même de l'unité qui lie la mère à l'enfant, naît un rapport particulier avec lui, un amour tout spécial. De cet amour, on peut dire qu'il est entièrement gratuit, qu'il n'est pas le fruit d'un mérite, et que, sous cet aspect, il constitue une nécessité intérieure : c'est une exigence du coeur. Il y a là une variante presque "féminine" de la fidélité masculine à soi-même, exprimée par la hesed. Sur cet arrière-fond psychologique, rah a mim engendre une échelle de sentiments, parmi lesquels se trouvent la bonté et la tendresse, la patience et la compréhension, c'est-à-dire la promptitude à pardonner.

1613 L'Ancien Testament attribue au Seigneur justement ces caractères, quand il parle de lui en utilisant le terme de rah a mim. Nous lisons dans Isaïe : "Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi je ne t'oublierai pas" (Is 49,15). Cet amour, fidèle et invincible grâce à la force mystérieuse de la maternité, est exprimé dans les textes vétéro-testamentaires de diverses manières : comme salut dans les dangers, spécialement ceux qui viennent des ennemis ; mais aussi comme pardon des péchés - à l'égard des individus, et aussi de tout Israël -, et enfin, dans la promptitude à accomplir la promesse et l'espérance (eschatologiques), malgré l'infidélité humaine, comme nous le lisons dans le livre d'Osée : "Je les guérirai de leur infidélité, je les aimerai de bon coeur " (Os 14,5).

1614 Dans la terminologie de l'Ancien Testament, nous trouvons encore d'autres expressions, rapportées au même contenu fondamental de diverses manières. Cependant, les deux précédentes méritent une attention particulière. En elles se manifeste clairement leur aspect anthropomorphique originaire : en considérant la miséricorde divine, les auteurs bibliques se servent des mots qui correspondent à la conscience et à l'expérience de leurs contemporains. La terminologie grecque de la version des Septante montre une richesse moins grande que celle de la version hébraïque : aussi n'offre-t-elle pas toutes les nuances sémantiques propres au texte original. En tout cas, le Nouveau Testament construit sur la richesses et la profondeur qui définissaient déjà l'Ancien Testament.

1615 De la sorte, nous héritons de l'Ancien Testament - comme en une synthèse spéciale - non seulement la richesse des expressions utilisées par ses Livres pour définir la miséricorde divine, mais aussi une "psychologie" évidemment anthropomorphique, qui est propre à Dieu : l'image émouvante de son amour, qui, au contact du mal et en particulier du péché de l'homme et du peuple, se manifeste comme miséricorde. Cette image est composée en plus du contenu général du verbe hanan, du contenu de hesed et de celui rah a mim. Le terme de hanan exprime un concept plus large ; il signifie en effet la manifestation de la grâce, qui comporte, pour ainsi dire, une prédisposition constante, magnanime, bienveillante et pleine de clémence.

1616 En plus de ces éléments sémantiques fondamentaux, le concept de miséricorde dans l'Ancien Testament est aussi composé de ce qu'exprime le verbe hamal, qui signifie littéralement "épargner (l'ennemi vaincu)", mais aussi "manifester pitié et compassion" et, par conséquent, pardon et rémission de la faute. Le terme de hus, lui aussi, exprime la pitié et la compassion, mais surtout dans un sens affectif. Ces mots apparaissent dans les textes bibliques plus rarement, pour traduire la miséricorde. En outre, il faut souligner le terme déjà indiqué de 'emet, qui signifie en premier lieu "solidité, sécurité" (dans le grec des Septante : "vérité"), et ensuite "fidélité", et qui semble de la sorte être lié avec le contenu sémantique propre du terme hesed.