Lecture chrétienne et mariale du Cantique


Françoise Breynaert

Le Cantique des Cantiques a été composé au moment de la reconstruction du Temple. Il est attribué à Salomon parce que Salomon avait construit le premier Temple. Salomon veut dire pacifié ou pacifiant ; la Bien-aimée sera appelée Sulamite, pacifiée, paix retrouvée dans l’intimité de Dieu. Cette œuvre, chez les Juifs comme chez les chrétiens, a longtemps été réservée aux personnes avancées dans la vie spirituelle. Cette œuvre, et l’enracinement historique qu’elle reflète, constituent un berceau de l’Incarnation et nous fait passer d’Israël à Marie.

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche » (Ct 1, 1)
Les baisers de la bouche du Bien-aimé, qui est Dieu, c’est sa Parole : Parole adressée à Israël au Sinaï, puis Parole que Marie accueille à l’Annonciation, le Verbe de Dieu qui s’incarne[1].

La Bien-aimée s’écrie : « Les poutres de notre maison sont de cèdre, nos lambris de cyprès. » (Ct 1, 17).
C’est Israël qui exulte devant la Maison, c’est-à-dire le Temple rebâti, le lieu d’union à Dieu. Et Rupert de Deutz (1075-1130), le premier, interprète dans un sens marial l’ensemble du Cantique des Cantiques (auparavant, la Bien-aimée était identifiée à l’Église, ou à chaque âme en particulier) :
Le cèdre est un bois imputrescible, symbole d’éternité, d’incorruptibilité. Et voilà qu’en devenant la mère de Dieu, elle devient le Temple, et un Temple incorruptible puisqu’elle vivra une Assomption en son âme et en son corps. Les mystiques comprendront que Marie devient le lieu de l’union à Dieu.

La Bien-aimée s’écrie : « J’entends mon Bien Aimé. Voici qu’il arrive, sautant sur les montagnes, bondissant sur les collines. Mon Bien Aimé est semblable à une gazelle, à un jeune faon. » (Ct 2, 8).
Le Bien-aimé, c’est Dieu qui "saute et bondit", montrant ainsi sa hâte de pardonner à l’humanité. Adam et Eve après la chute entendent et reconnaissent le pas de Dieu, mais ils ont peur (Gn 3, 10). La Bien-aimée (et en particulier Marie) reconnaît le bruit des pas de Dieu et elle se réjouit. L’Incarnation est une miséricorde de Dieu.
         
La Bien-aimée : « Mon Bien Aimé élève la voix, il me dit : lève-toi, ma bien-aimée ; ma belle, viens » (Ct 2, 10).
« Lève-toi », c’est ce qui est dit à Abraham, quand Dieu lui demande de quitter sa parenté, et quand il lui demande d’aller avec Isaac sur le mont Moriah. C’est ce qui est dit aux exilés pour les inviter au retour. De même, la Vierge Marie aura à « se lever » et à se mettre en marche, son pèlerinage de la foi commence à l’Annonciation.
         
Le Bien-aimé : « Ma colombe cachée au creux des rochers en des retraites escarpées montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix ; car ta voix est douce et charmant ton visage. » (Ct 2, 14).
De même qu’au Sinaï, YHWH a attendu la réponse du peuple, de même le Bien-aimé qui veut voir le visage de sa bien-aimée et entendre sa réponse. La voix de la Bien-aimée est la prière, et la prière est douce à Dieu. Dieu attend la voix de la Vierge Marie, il attend son consentement pour l’Incarnation.
 
« Attrapez-nous les renards, les petits renards ravageurs de vigne, car nos vignes sont en fleur. Mon Bien Aimé est à moi, et moi à lui. Il paît son troupeau parmi les lis. Avant que souffle la brise du jour et que s’évanouissent les ténèbres, reviens...! Sois semblable, mon Bien-aimé, à une gazelle, à un jeune faon, sur les montagnes de l’alliance (Bether en hébreu) » (Ct 2, 15-17).
Pourquoi des renards ? Au moment de l’alliance, il y a effroi. L’union n’est pas si facile, il faut chasser les renards, c’est-à-dire entrer dans le combat spirituel.
Or le combat spirituel est victorieux par la grâce divine, c’est-à-dire par la force, l’appui, l’onction, communiqués par le Bien-aimé : « Qui est celle-ci qui monte du désert, en exhalant des parfums suaves et en reposant sur son bien-aimé ? » (Ct 3, 6).
Cette aide divine passe par l’accueil de son « règne » : « Venez contempler, filles de Sion, le roi Salomon, portant le diadème dont sa mère l’a couronné au jour de ses épousailles, au jour de la joie de son cœur » (Ct 3, 11). En Orient, les époux sont couronnés le jour des épousailles. Ici, il s’agit non seulement de la couronne des époux, mais de celle d’un roi. Ces versets sont particulièrement mariaux. Dieu en s’incarnant, a accepté d’être enfanté par l’humanité. Il est couronné par sa mère parce que Marie est la première qui accueille son règne, son royaume, son autorité et son salut.
 
Le Bien-aimé : « Que tu es belle, ma bien-aimée, que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes » (Ct 1, 15 et Ct 4, 1). La colombe est l’image du retour vers Dieu. La colombe part, mais elle revient. C’est le retour d’exil, le temps de la conversion. En lisant le Cantique des cantiques, la jeune Marie était donc portée à prier pour la conversion d’Israël. Le signe de la colombe au moment du baptême du Christ y fait écho.

Le Bien-aimé dit : « Viens du Liban... » (Ct 4, 8).  
Le mot « Liban » en hébreu veut dire blanc, d’une blancheur éclatante, c’est le pays de la blancheur et le symbole de la purification. Israël revient d’exil purifié. La Vierge Marie vient du Liban dans le sens où elle est toute sainte et immaculée. « Tu es toute belle, ma bien aimée, et sans tâche aucune ! » (Ct 4,7).

Le Bien-aimé : « Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ma fiancée ; un jardin bien clos, une source scellée. » (Ct 4, 12).
La bien-aimée est comparée maintenant à un jardin, le jardin d’Eden désormais renouvelé : La Vierge Marie est ce jardin, les pères de l’Eglise l’appellent la terre vierge, parce que d’elle est formée le Christ, nouvel Adam. Elle est aussi une source scellée, consacrée à Dieu seul. Il est ensuite question du vent :

La Bien-aimée : « Lève-toi, aquilon, accours, autan ! Soufflez sur mon jardin, qu’il distille ses aromates ! Que mon Bien-aimé entre dans son jardin qu’il en goûte les fruits délicieux ! » (Ct 4, 16).
Jésus sur la croix a été brisé comme un flacon précieux et le parfum divin a été répandu sur tout l’univers et a combattu l’odeur de mort. L’odeur de vie l’a emporté sur l’odeur de mort. C’est ce qui a été prophétisé par Marie Madeleine lorsqu’elle a brisé le flacon de parfum. On peut dire aussi que l’Esprit a soufflé sur la mère de Jésus : elle a porté le Christ qui a répandu l’odeur de la vie pour le monde entier.
 
Le Bien-aimé dit : « Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite ! Car ma tête est couverte de rosée, mes boucles, des gouttes de la nuit. » (Ct 5, 2).
La rosée dans la Bible est la bénédiction. "Car ma tête est couverte de rosée" signifie que le Bien-aimé est là, source de toutes bénédictions.
« Ouvre-moi » : S’ouvrir est capital dans la vie spirituelle. Le péché du monde, c’est de ne pas ouvrir à Dieu. (Jésus a guéri un sourd-muet en disant : "Epphata", ouvre-toi). La Vierge Marie a manifesté une ouverture de cœur à l’Annonciation et à toute la mission de son Fils, jusqu’au mystère pascal, à la Pentecôte et à toute la mission qui a suivi.
 
Le Bien-aimé : « Reviens, reviens, Sulamite, reviens, reviens, que nous te regardions ! » (Ct 7, 1)
"Sulamite" est le nom de la Bien-aimée et le féminin de Salomon (Shlomo), ce nom signifie pacifiée ou pacifiante. Elle a épousé le pacifiant, prince de la paix et par lui elle a été pacifiée. Marie, épouse parfaite, est la reine de la Paix.

Le Bien-aimé s’écrie : « Le parfum de ton souffle, celui des pommes : tes discours, un vin exquis ! » (Ct 7, 9).
Au début, le Bien-aimé était un pommier, maintenant, la bien-aimée se met à sentir la pomme. Elle s’identifie de plus en plus à lui et ils vont ensemble. De même, Dieu « voulant accomplir la Rédemption »[2], Marie est « unie à son fils par un lien indissoluble »[3]. La Vierge Marie est dit épouse de Dieu, non pas au sens d’une déesse comme dans les mythologies, mais au sens où, étant créature, elle a intensément vécu l’Alliance. Des titres donnés au Christ, comme par exemple médiateur ou avocat, sont aussi donnés à Marie, de manière seconde et subordonnée… Le pommier a transmis son parfum…

La finale − « Fuis, mon Bien-aimé. Sois semblable à une gazelle, à un jeune faon ; sur les montagnes embaumées ! » pourrait évoquer l’Église et Marie au moment de l’Ascension du Seigneur.

[1] In Canticum Canticorum, 1, 1 : PL 168, 839-840; CCM 26, 10
[2] VATICAN II, Lumen Gentium 52
[3] VATICAN II, Lumen Gentium 53