L'impossible bénédiction de Jacob à ses fils - extraits

 

Rabbin Daniel Farhi

 

Il y a quelques semaines, lorsque assis dans la petite synagogue de l’hôpital Hadassa, nous écoutions avec le groupe du MJLF les explications simples mais passionnées de notre guide sur les vitraux de Marc Chagall, douze vitraux qui illustrent les douze tribus d’Israël,  je pensais au chapitre 49 de la Genèse d’où l’artiste a tiré son inspiration, et qui se trouve dans la parasha Vayehi que nous lisons cette semaine, clôturant ainsi le livre de la Genèse. Vitraux merveilleux pour prolonger une impossible bénédiction d’un père à ses fils. Les éclatantes et précieuses couleurs ne masquent pas, et souligneraient plutôt, le caractère tragique d’un message que Jacob eût désiré de paix et d’amour, comme en témoignent les paroles d’invitation du début, et qui, par un céleste empêchement, se transforment en paroles dures et violentes à l’exception de Juda et surtout de Joseph. C’est sur le tragique de cette bénédiction qui n’en est pas une que je voudrais réfléchir avec vous ce soir.

 

Et d’abord, relisons les premiers versets de ce quarante-neuvième chapitre de la Genèse 49, 1-2 : « Jacob appela ses fils et dit : réunissez-vous que je vous annonce ce qui vous arrivera dans la suite des temps. Rassemblez-vous, écoutez, fils de Jacob, écoutez Israël, votre père. » Après cette invitation, commencent les bénédictions sur chacun des douze fils, bénédictions qui s’avèrent n’être qu’une description peu complaisante du caractère de chacun.

 

La tradition midrashique parle à juste titre de tokhéhoth, de reproches. Alors, comment expliquer le décalage entre l’invitation de Jacob qui laissait prévoir une bénédiction, comme il venait de le faire pour les fils de Joseph, et ces paroles dures, impitoyables qui ne sont, ni des prévisions d’avenir (comme annoncé) ni le tendre message d’un mourant à ses enfants réunis autour de sa couche ?...

 

J’essaie de comprendre le drame de cet homme, incapable au dernier moment de bénir ses fils autrement qu’en leur rappelant leurs travers ou leurs fautes. S’agit-il de la rancune à cause de leur crime vis-à-vis de Joseph ? Je ne le crois pas. Je pencherais plutôt pour une grande lucidité, malgré l’âge, de celui qui, né Jacob (le tortueux), mérita de devenir Israël (1’intègre avec Dieu). Dans l’invitation du début sont contenus certains éléments de réponse au drame. « Ecoutez, fils de Jacob, écoutez Israël votre père ». Par cette apparente redondance, Jacob rappelle à ses fils, dont l’un a déshonoré sa couche, dont deux autres ont sali son honneur dans l’épisode de Dinah, et dont tous se sont rendus coupables d’avoir vendu Joseph, combien dur a été pour lui le chemin qui, de Jacob, l’a mené à Israël. Combien, pour lui aussi qui avait usé de ruse dans sa jeunesse, il a été pénible de remonter le courant au point de recevoir la bénédiction divine qui changera son nom et son souvenir pour les générations ultérieures. Le midrash d’ailleurs, d’une certaine façon, confirme cette idée, en précisant que les deux noms sont employés à dessein : Jacob pour les paroles qui ne comportent pas d’aspect prophétique, Israël pour celles qui en contiennent. Peut-être, au moment de mourir, Jacob juge-t-il que la meilleure façon de protéger ses enfants contre eux-mêmes n’est pas de leur accorder une bénédiction injustifiée, mais de mettre l’accent sur leurs travers et leurs fautes passées. Il se situe pleinement dans la perspective juive de responsabilisation de l’individu, même si elle peut heurter une sensibilité à l’eau de rose occidentale.

 

Je disais tout-à-l ‘heure que plusieurs éléments de réponse étaient contenus dans les deux versets introductifs. En voici un autre : à deux reprises, on trouve l’injonction : האספו « réunissez-vous », הקבצו « rassemblez-vous ». Cette invite n’est-elle pas à prendre dans le sens d’un reproche ? Malgré leur père commun, les douze fils n’ont-ils pas quatre mères différentes ? N’ont-ils pas déjà prouvé la diversité de leurs aspirations, l’égoïsme de leurs démarches ? Jacob ne leur demande-t-il pas de réaliser l’union inexistante mais pourtant indispensable à l’avenir ? L’aspect prophétique de Jacob n’a-t-il pas été d’entrevoir l’avenir des douze tribus d’Israël et de mettre en garde par avance ses fils contre des divisions qui nuiraient à la fidélité dans la transmission du message du patriarche ? Au vu de l’histoire ultérieure des tribus, notamment du schisme à la mort de Salomon, on peut mesurer combien la double injonction de réunion et de rassemblement qui introduit les dernières paroles de Jacob à ses fils est chargée de sens. De même faut-il interpréter le redoublement du commandement שמעו  « écoutez ». Ne pourrions-nous comprendre que le premier s’applique concrètement à l’écoute, tandis que le second est à lire dans le sens d’obéissance et de compréhension comme la tradition nous a appris. C’est comme si Jacob, au moment ultime, voulait s’assurer de la transmission. Le midrash l’interprète ainsi qui nous fait part de l’incertitude de Jacob quant au suivi de son enseignement moral par ses fils.

 

Mais en fait, il reste une question importante non réglée et qui, peut-être, expliquerait que l’annonce de Jacob de dévoiler à ses fils ce qui arrivera dans la « suite des temps » באחרית הימים que, généralement, on interprète comme l’époque messianique, n’a pas été suivie d’une prophétie. Cette question, c’est celle dont les rabbins ont abondamment débattu dans le Talmud et dans le Midrash : peut-on, doit-on dévoiler הקץ « la fin » ? L’opinion générale est qu’il ne faut pas le faire. אוי מחשבי קץ , « malheur à ceux qui se livrent à des calculs sur la fin (des temps) ! » disent-ils. Et pourquoi ? Parce que, lorsqu’arrivent les dates qu’ils ont prédites

et que rien ne s’est réalisé, ceux qui les ont cru perdent la foi. C’est vrai, la tentation est forte de vouloir éclairer ceux que nous aimons quant à leur avenir personnel ou à celui de la société dans laquelle ils vivent, et cela à partir de notre expérience ou d’une intuition plus ou moins prophétique que nous portons en nous. La tentation est forte de « bénir » en promettant un avenir éclatant et sans souci. Mais, est-ce bien là une démarche propre à assurer le bonheur ? N’est-il pas plus constructif de mettre en garde contre les difficultés de l’existence ou celles inhérentes à la personnalité ? Jacob ne s’est-il pas comporté en père en rappelant à chacun de ses fils ses erreurs passées, ses défauts présents, davantage qu’en leur traçant à travers une bénédiction un parcours sans faute ? Et même s’il « savait » prophétiquement certaines choses à leur sujet, n’a-t-il pas été bien inspiré en les appelant à l’unité, à l’écoute, à l’obéissance, à la compréhension, en leur rappelant ses propres errements et son cheminement difficile vers la spiritualité et la morale, plus qu’en leur livrant quelques secrets horoscopiques ? Lorsque nous pensons à nos parents, pensons-nous à leurs prédictions flatteuses ou aux mises en garde qu’ils nous adressaient ? Lorsque nous nous heurtons aux aspérités de la vie, ne sommes-nous pas confondus par leur clairvoyance lorsqu’ils nous disaient les difficultés qui nous attendaient et qu’ils nous incitaient à dépasser nos faiblesses, à nous dépasser nous-mêmes ? Combien de fois ne nous arrive-t-il pas de nous dire qu’ils avaient bien raison. Au contraire, ne leur tiendrions-nous pas rancune de ne nous avoir en rien préparés aux réalités de la vie en ne nous prédisant que des choses agréables et faciles ?

 

Je parlais plus tôt du caractère tragique de ce dernier message de Jacob incapable de bénir ses fils comme nous aurions attendu qu’il le fasse. Je nuancerais maintenant mon propos en disant qu’il s’est refusé à nier certaines évidences concernant des fils qu’il chérissait mais dont il ne connaissait que trop bien les débordements. Il s’est donc limité à leur rappeler les traits essentiels de leur personnalité et les dangers qu’ils pouvaient leur faire courir. Il n’a fait qu’une allusion discrète à certaines de leurs fautes et a cherché à tourner pour le bien certaines de leurs aptitudes. C’est cette lecture à la fois réaliste et quand même optimiste qu’a voulu nous faire partager Chagall, lui qui était féru de judaïsme. A nous d’en tirer les leçons et de nous les appliquer. Amen.

 

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