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Le Seigneur est juste et bon
 

Commentaire de l'évangile des ouvriers à la vigne, d'André Wénin​

 

En mettant cette petite histoire surprenante dans la bouche de Jésus, Matthieu pensait peut-être à un problème de la communauté à laquelle son évangile était destiné : des croyants de la première heure pouvaient voir d’un mauvais œil que l’on y accorde à des païens récemment convertis une place en tout point semblable à la leur. Plus largement, la parabole évoque les nombreuses inégalités existant entre les personnes, pour évoquer la réaction contrastée que les humains et Dieu ont par rapport à elles, de manière à inviter le lecteur à regarder les choses avec les yeux de Dieu.

Le maître envoie à sa vigne trois groupes distincts d’ouvriers. Pour ceux qui sont embauchés au matin, il passe un contrat en s’accordant avec eux sur un salaire normal – un « denier » correspond à la paye d’une journée. Avec ceux qui sont recrutés à 9 heures, à midi et à 15 heures, il ne fait pas de contrat, il promet simplement « ce qui est juste ». Enfin, à 17 heures, il trouve des désœuvrés qui n’ont pas trouvé de travail. Il les envoie à sa vigne, mais sans parler de rétribution. C’est donc en confiance qu’ils y vont, pour une heure, sans doute.

Au moment de régler ces journaliers, le maître surprend tout le monde. Les derniers arrivés reçoivent un denier, comme s’ils avaient bossé toute la journée. Voilà un homme bien généreux ! Puis, sans évoquer ceux qui ont été embauchés en cours de journée (on déduit qu’ils reçoivent le « juste salaire » dont le maître a parlé) Jésus passe immédiatement à la réaction des premiers arrivés. Voyant avec quelle largesse les derniers ont été traités, ils se frottent déjà les mains à l’idée que le maître va se montrer aussi généreux avec eux… Mais, celui-ci se contente d’honorer le contrat et leur donne le denier convenu. D’où leurs récriminations amères – et le lecteur les comprend, lui qui aurait sans doute réagi comme eux. À leurs yeux, le maître est injuste. Pourtant, objectivement, payer le salaire convenu est tout ce qu’il y a de plus juste ! Le maître le leur dira d’ailleurs.

D’où vient donc le sentiment d’injustice qu’éprouvent ces ouvriers, qui ne sont pourtant lésés en rien ? Le maître le nomme avec précision : en parlant d’un « œil mauvais », il pointe l’envie ou la jalousie. En réalité, en payant tous les journaliers de la même manière, le maître agit avec bonté, comme il le dit lui-même, mais aussi avec justice. En effet, ce qui détermine son action, c’est le souci de l’autre, pas de lui-même. S’il agissait en pensant à lui-même, il paierait chacun selon ce que son travail lui a rapporté en fonction de sa durée. Il préfère agir en fonction de l’autre, de ce dont il a besoin pour vivre et pour nourrir les siens. C’est en cela qu’il est à la fois généreux et juste.

L’envie des ouvriers de la première heure les pousse à considérer cette attitude comme une discrimination injuste parce qu’ils voient les choses de leur seul point de vue à eux : quand le maître donnait un denier aux premiers, ils pensaient qu’ils auraient davantage, s’imaginant donc qu’ils seraient payés selon leur mérite. En réalité, ils ne pensaient qu’à eux, sans se demander pourquoi certains étaient arrivés aussi tard. Mais le maître (et le lecteur avec lui) le sait : c’est parce qu’ils n’ont trouvé personne pour leur donner du travail. Ils n’ont pas eu, comme les premiers, la chance d’être embauchés pour une journée entière, alors que leurs besoins sont semblables. Enfermés dans leur point de vue et s’estimant lésés, les journaliers de la première heure ne pensent même pas à demander au maître pourquoi il agit ainsi, laissant libre cours à leur jalousie.

Cette histoire cache une sorte d’avertissement. En récriminant, les ouvriers se sentent « dans leur droit » et sont désireux de justice (distributive) pour eux, sans voir qu’ils sont peut-être injustes vis-à-vis d’autrui. La parabole de Matthieu choque, pour interroger cette façon de voir la réalité à partir de soi, et mettre en cause une conception de la justice qui fait fi des inégalités de départ entre les êtres humains. Le maître de la vigne, lui, tient compte de la situation de chacun, de sorte que son injustice apparente est plus juste : et vis-à-vis des laissés pour compte que sont les ouvriers de la onzième heure, et vis-à-vis de ceux de la première heure, auxquels sa façon d’agir révèle combien le sentiment d’être victimes d’une injustice rend leur « œil mauvais ». Voir du mal dans la bonté : une question de regard…

Le regard de ces ouvriers changera-t-il ? L’histoire laisse la question ouverte : c’est au lecteur que la réponse revient…

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